Exploiter l’énergie solaire du Sahara : les voies de la réussite ?

Publié le par Sahar@Green

L' article ci-dessous écrit par une équipe de BearingPoint vient compléter les thèses initiées par le Dr HADROUG Nasser. Son livre sur l'économie verte, le SaharaGreen Book (Les voies de l'économie verte en Méditerranée : Cas de l'énergie solaire) est disponible gratuitement à l'adresse

http://0z.fr/MRvWK

Ce livre, va au-delà de la simple énumération des facteurs clés de succès tel que le fait l'article ci-dessous, ou de l'analyse des forces, faiblesses, menaces et opportunités. Il remet également les pendules à l'heure sur les différentes initiatives, car DESERTEC n'est ni la remière, ni la seule initiative de ce genre. Nous pouvons citer dans leur chronologique (1) Sahara Green (initiative de 1928), (2) TREC (3) Le Plan Solaire Méditerranéen, (4) DESERTEC, (5) MedGrid.

-----------------------------------------------------------------------------

Ci-dessous, article co-écrit par Jean Michel Huet, Amira Khediri, Prisca Bala, Abir Haddoud, Khamel Haddarean, Bearing point.

Exploiter l'énergie solaire : facile ?

Dans un cadre international critique de raréfaction des réserves énergétiques fossiles, d’accroissement de la demande énergétique et de réchauffement climatique, le projet Desertec a vu le jour avec pour but d’exploiter une ressource inépuisable, le soleil. Si son but semble simple, les modalités de sa mise en œuvre ne se décident pas dans une cours d’école.

Le projet Desertec constitue en soi une « Révolution du Tournesol ». En revanche, pour que cette révolution ne se transforme pas en guerre des tranchées dans laquelle chacune des parties impliquées serait obligées de rendre les armes et de compter ses blessés, il convient d’en identifier les facteurs clefs de réussite.
Sous quelles conditions un projet comme DESERTEC  peut-il être une opportunité pour les deux rives de la Méditerranée, voire au-delà ? Quel mode de gouvernance entre les pays du nord de la Méditerranée et ceux du sud pour avoir un projet gagnant pour les différents pays qui sont à des niveaux de développement différents ? Quelle juste répartition du risque, de l’investissement entre le secteur public et le secteur privé afin de sécuriser tant le lancement du projet mais aussi de le pérenniser sur plusieurs décennies ?
Autant de questions auxquelles le cabinet BearingPoint, à l’aide d’experts de plusieurs disciplines a tenté de répondre en menant une étude indépendante qualifiant les conditions de réussite du projet Desertec. Sept facteurs clefs de réussite ont été identifiés.
Ces conditions de réussite sont multidimensionnels (réglementaire, politiques, techniques, financiers, économiques). Elles posent cependant clairement quelques questions aujourd’hui essentielles et dépassant, encore une fois, les projets eux-mêmes.

1. Favoriser des deux côtés de la Méditerranée une réglementation cohérente
Plutôt que de faire émerger un cadre contraignant, qui rendrait, en Europe, obligatoire le recours aux énergies renouvelables, l’enjeu réside dans la déclinaison de l’article 9 de la Directive sur les énergies renouvelables en créant des incitations fiscales et économiques au niveau de chaque pays membres de l’union européenne. Les mesures fiscales, les politiques étrangères et le marketing lié au positionnement de chaque pays de l’union européenne envers les pays du sud devront également être régis par de grands principes. En effet, il est important d’assurer une cohérence et une compatibilité des messages à adresser aux partenaires de l’autre côté de la méditerranée pour éviter un déséquilibre au sein même de l’Europe et des pays du sud. Dans le cas contraire, cela pourrait faire émerger des points de blocage dans le fonctionnement d’un marché intégré à moyen et long terme. Dans les pays du sud, il s’agirait de laisser les législations évoluer au niveau national sans forcément pousser à l’harmonisation. Le danger serait de présupposer que les pays du MENA réagiront de la même façon que les pays de l’Union Européenne. Les discours pratiqués sur le vieux continent pourraient être sans effet de l’autre côté de la Méditerranée.

2. Repenser la coopération entre le nord et le sud afin de construire une relation durable gagnant-gagnant
Au préalable d’un projet de grande envergure et à forts enjeux politiques, il est crucial d’apporter une attention particulière aux relations qui existent entre chaque partie prenante du projet et donc entre l’Europe et l’Afrique. Il apparaît en effet nécessaire d’adopter une approche de gagnant-gagnant permettant d’assurer les intérêts des pays du sud notamment dès l’amont à travers les contrats d’approvisionnement ainsi que par la mise en place d’une gouvernance portée par l’ensemble des pays (pays du sud producteurs et pays du nord consommateurs). Le projet DESERTEC, de par l’implication des pays du sud en réponse aux besoins des pays du Nord, peut susciter des relations bilatérales parfois tendues. C’est la raison pour laquelle, la Dii est très vigilante aussi bien sur le fond  des objectifs du projet que sur la communication du projet et la perception des pays de la région MENA afin d’éviter tout polémique stérile susceptible de retarder les délais de déploiement. Par conséquent, Il est fondamental que ce soit les pays producteurs qui portent les projets d’investissements et partagent la gouvernance de la coopération avec les états concernés afin de rester le plus indépendant possible.
La création d’une situation de coopération entre le nord et le sud sera d’autant plus durable si elle s’accompagne de la construction d’un véritable écosystème d’échange.

3. Mettre en place un « marché européen de l’électricité verte » pour permettre la rentabilité des infrastructures et le développement du secteur
Le modèle financier des tuyaux transportant l’électricité d’un pays à l’autre est complexe pour la raison suivante : il ne crée de la valeur que lorsque de l’électricité y passe. De ce fait, il serait intéressant de décloisonner le marché de l’électricité et de créer un réseau dédié d’énergie verte Nord-Sud permettant d’individualiser et de valoriser les transports d’énergie verte sur le réseau. Le coût moyen de cette électricité échangée, sur un tel marché, devra être calculé pour permettre la rentabilité de l’infrastructure. La création d’un marché européen de l’électricité verte s’avère être un catalyseur pour améliorer l’organisation du secteur de la production et de la commercialisation de l’électricité verte et permettra d’absorber l’augmentation à venir de la consommation des énergies vertes.
Pour autant, un tel marché devra être ouvert aux fournisseurs non européens de la rive sud méditerranéenne, afin de former un marché unifié et connecté au marché nord-africain, permettant le libre-échange de l'électricité entre tous les pays - la cohérence des règles du jeu entre les secteurs économiques concernés, et les pays de l’Union européenne sera essentielle. Par ailleurs, l’engagement pris par l’Europe d’améliorer une grande partie de l'infrastructure existante pour accueillir les énergies renouvelables (infrastructures plus souples, interactives, moyens de stockage, etc.) devra s’accompagner de réalisations concrètes. Pour le cas de la France, EDF par exemple, a lancé des pilotes pour le stockage de l’énergie.

4. Evaluer la maturité des technologies et être continuellement à la pointe de l’innovation  technologique
Les technologies de production de l’énergie solaire sont variées, les deux principales étant le solaire thermodynamique et le photovoltaïque.
Le solaire thermodynamique (miroirs paraboliques) est la technologie privilégiée dans la projet Desertec. Il s’agit d’une vieille technologie (son utilisation date des années 1980) qui a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis et en Espagne. C’est donc une technologie que l’on peut considérer comme « mâture » et qui présente l’avantage, par rapport au photovoltaïque, de pouvoir emmagasiner de la chaleur et être ainsi opérationnelle plusieurs heures la nuit. En revanche, son potentiel de développement reste aujourd’hui conditionné par l’amélioration de son rendement et de son coût. 
Même si DESERTEC va démarrer avec la technologie du solaire thermodynamique, le format des centrales (nature des équipements) reste encore à définir. La compétitivité de ce système (surtout face au photovoltaïque) et donc le prix du kWh dépendra, en première ligne, des progrès technologiques réalisés sur les optiques et les fluides caloporteurs. La veille technologique s’avère donc fondamentale pour suivre l’évolution le plus finement possible. La  consolidation d’un écosystème de start-up et de laboratoire de recherche peut permettre de conserver une avance technologique voire d’anticiper des points d’inflexion.

5. Prendre en compte l’ensemble de l’équation environnementale
Le solaire thermodynamique a un impact environnemental modéré du fait de son empreinte carbone faible, cependant cette technologie nécessite deux à trois fois (de 3 à 4 m3) plus d’eau qu’une centrale à charbon. L’eau est essentielle pour refroidir le système et pour nettoyer la poussière sur les panneaux solaires, ce qui est nécessaire pour améliorer leur efficacité. Ceci pose donc un double enjeu du fait que les installations soient au Sahara : la rareté de l’eau dans cette région et la grande fréquence des tempêtes de  sables. La prise en compte de l’ensemble de l’équation environnementale n’est donc pas aussi simple que prévu. 
La réussite d’un projet de l’ampleur de DESERTEC passe par une estimation des coûts d’opération et de maintenance qui tient compte de tous les aspects particuliers du Sahara (tempêtes de sable, rareté de l’eau, etc.) et qui respecte en même temps les exigences environnementales. Le retour d’expérience du projet de Ouarzazate, seul projet à date qui a été réalisé dans des conditions similaires à celle de Desertec, serait intéressant à analyser en détail.

6. Garantir la pérennité du développement de DESERTEC en améliorant son niveau de rentabilité
Pour que le projet voit le jour, il est important de répondre à des exigences de rentabilité de l’ordre de 12 à 15% (niveaux de rentabilités comparables à ceux des projets hydrocarbures). Aujourd’hui, ce taux de rentabilité n’est pas atteint mais des analyses du DLR (Centre allemand de recherche aérospatiale) datant de 2005 ont montré que la rentabilité du projet Desertec serait atteinte entre 2020 et 2030. Pour garantir l’atteinte de cet objectif, Desertec devra jouer sur plusieurs leviers comme les revenus dégagés et les coûts engendrés.
La vitesse de croissance du secteur émergent de l’énergie solaire, découlant de l’atteinte d’une rentabilité convenable, va dépendre des soutiens forts des régulations étatiques, seuls vrais moteurs de la décroissance indispensable des prix et d’une gestion des coûts maîtrisée et sans cesse améliorée. La capacité de l’énergie solaire à être un facteur de lutte contre le changement climatique doit être traduite par des externalités positives qui prennent en compte les bénéfices environnementaux de ces énergies. Les instruments matérialisant ces externalités ne devront pas se réduire à des gadgets mais constituer de réels leviers économiques, afin de contribuer notamment à niveler le niveau des coûts de l’énergie solaire. Les niveaux des tarifs de rachat ou des primes devront être étudiés scrupuleusement et emporter l’adhésion de tous les acteurs impliqués parce qu’ils sont inefficaces s’ils sont trop bas et économiquement improductifs s’ils sont trop généreux.

7. Consolider les ressources financières tout au long du projet par la mise en place d’un partenariat Public-Privé
L’un des principaux enjeux du projet DESERTEC est de s’assurer de la mise à disposition de ressources financières suffisantes sur toute la durée du projet : aussi bien pour le lancement même du projet que pour sa maintenance et son exécution.
Il faudra alors faire appel à deux types de ressources financières qui assureront le financement de Desertec de manière différente mais complémentaire tout au long du projet : des ressources provenant d’acteurs publics et des ressources provenant d’acteurs privés. Au-delà de ces deux acteurs évidents (l’Etat et le secteur privé), un troisième acteur devra également être sollicité : les agences des garanties de crédit international. En effet, leur rôle sera de veiller à minimiser les risques encourus par chacun des deux acteurs auxquels nous avons précédemment fait référence (publics et privés). Pour autant, le risque pays, allant du non-respect des engagements préalablement actés à la faillite étatique, doit être pris en compte. La création d’un écosystème fiable impliquant deux acteurs tout aussi important l’un que l’autre : l’Etat et le secteur privé. La compensation des effets liés aux risques, aussi bien du secteur privé que du secteur public, sera permise par le recours à des organismes indépendants de garantie de crédit international.

Desertec peut apporter des réponses aux facteurs de mutation énergétique mondiale, mais cela ne peut se faire sans poser au préalable les bases d’un cadre juste, incitatif et réglementé. Il est donc indispensable d’encourager de grands projets solaires, tels que Desertec, tout en gardant à l’esprit que cela ne relève pas d’un simple jeu d’enfants et que des prérequis doivent être impérativement pris en compte, tels que les 7 facteurs clés de succès précédemment évoqués
Au-delà de l’alternative énergétique, un projet tel que Desertec ne représenterait-il pas la possibilité pour l'Afrique du nord d’avoir de nouvelles perspectives non seulement dans ses relations avec l’Europe mais également au sein même du continent africain.

--------------------------------------------------------------------------------------------------

Publié dans Solar Power

Commenter cet article